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Les mains d’Elsa de Louis Aragon Donne-moi tes mains pour l’'inquiétude Donne-moi tes mains dont j'ai tant rêvé Dont j'ai tant rêvé dans ma solitude Donne-moi te mains que je sois sauvé Lorsque je les prends à moi propre piège De paume et de peur de hâte et d'émoi Lorsque je les prends comme une eau de neige Qui fuit de partout dans mes mains à moi Sauras-tu jamais ce qui me traverse Qui me bouleverse et qui m'envahit Sauras-tu jamais ce qui me transperce Ce que j’ai trahi quand j’ai tressailli Ce que dit ainsi le profond langage Ce parler muet de sens animaux Sans bouche et sans yeux miroir sans image Ce frémir d'aimer qui n'a pas de mots Sauras-tu jamais ce que les doigts pensent D'une proie entre eux un instant tenue Sauras-tu jamais ce que leur silence Un éclair aura connu d'inconnu Donne-moi tes mains que mon coeur s'y forme S’y taise le monde au moins un moment Donne-moi tes mains que mon âme y dorme Que mon âme y dorme éternellement..
L'albatros de Charles Baudelaire Souvent, pour s'amuser, les hommes d'équipage Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers, Qui suivent, indolents compagnons de voyage, Le navire glissant sur les gouffres amers. A peine les ont-ils déposés sur les planches, Que ces rois de l'azur maladroits et honteux, Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches Comme des avirons trainer à côté d'eux. Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule ! Lui naguère si beau, qu'il est comique et laid ! L'un agace son bec avec un brûle-gueule, L'autre mime, en boitant, l'infirme qui volait ! Le Poète est semblable au prince des nuées Qui hante la tempête et se rit de l'archer; Exilé sur le sol au milieu des huées, Ses ailes de géant l'empêchent de marcher. L'invitation au voyage de Charles Baudelaire Mon enfant, ma sœur, Songe à la douceur D’aller là-bas vivre ensemble ! Aimer à loisir, Aimer et mourir Au pays qui te ressemble ! Les soleils mouillés De ces ciels brouillés Pour mon esprit ont les charmes Si mystérieux De tes traîtres yeux, Brillant à travers leurs larmes. Là, tout n'est qu'ordre et beauté, Luxe, calme et volupté. Des meubles luisants, Polis par les ans, Décoreraient notre chambre ; Les plus rares fleurs Mêlant leurs odeurs Aux vagues senteurs de l’ambre, Les riches plafonds, Les miroirs profonds, La splendeur orientale, Tout y parlerait A l’âme en secret Sa douce langue natale. Là, tout n'est qu'ordre et beauté, Luxe, calme et volupté. Vois sur ces canaux Dormir ces vaisseaux Dont l'humeur est vagabonde ; C'est pour assouvir Ton moindre désir Qu’ils viennent du bout du monde. - Les soleils couchants Revêtent les champs, Les canaux, la ville entière, D'hyacinthe et d’or ; Le monde s’endort Dans une chaude lumière. Là, tout n'est qu'ordre et beauté, Luxe, calme et volupté. La Mort des amants de Charles Baudelaire Nous aurons des lits pleins d'odeurs légères, Des divans profonds comme des tombeaux, Et d'étranges fleurs sur des étagères, Ecloses pour nous sous des cieux plus beaux. Usant à l'envie leurs chaleurs dernières, Nos deux coeurs seront deux vastes flambeaux, Qui réfléchiront leurs doubles lumières Dans nos deux esprits, ces miroirs jumeaux. Un soir fait de rose et de bleu mystique, Nous échangerons un éclair unique, Comme un long sanglot, tout chargé d'adieux; Et plus tard un ange, entr'ouvrant les portes, Viendra ranimer, fidèle et joyeux, Les miroirs ternis et les flammes mortes. Harmonie du soir de Charles Baudelaire Voici venir les temps où vibrant sur sa tige Chaque fleur s'évapore ainsi qu'un encensoir; Les sons et les parfums tournent dans l'air du soir; Valse mélancolique et langoureux vertige ! Chaque fleur s'évapore ainsi qu'un encensoir; Le violon frémit comme un coeur qu'on afflige; Valse mélancolique et langoureux vertige ! Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir. Le violon frémit comme un coeur qu'on afflige, Un coeur tendre, qui hait le néant vaste et noir ! Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir; Le soleil s'est noyé dans son sang qui se fige. Un coeur tendre, qui hait le néant vaste et noir, Du passé lumineux recueille tout vestige ! Le soleil s'est noyé dans son sang qui se fige... Ton souvenir en moi luit comme un ostensoir ! Parfum exotique de Charles Baudelaire Quand, les deux yeux fermés, en un soir chaud d’automne, Je respire l’odeur de ton sein chaleureux, Je vois se dérouler des rivages heureux Qu’éblouissent les feux d'un soleil monotone ; Une île paresseuse où la nature donne Des arbres singuliers et des fruits savoureux ; Des hommes dont le corps est mince et vigoureux, Et des femmes dont l’'oeil par sa franchise étonne. Guidé par ton odeur vers de charmants climats, Je vois un port rempli de voiles et de mâts Encor tout fatigués par la vague marine, Pendant que le parfum des verts tamariniers, Qui circule dans l'’air et m’enfle la narine, Se mêle dans mon âme au chant des mariniers. Déjà la nuit en son parc amassait... de Joachim Du Bellay Déjà la nuit en son parc amassait Un grand troupeau d'étoiles vagabondes, Et pour entrer aux cavernes profondes Fuyant le jour, ses noirs chevaux chassait ; Déjà le ciel aux Indes rougissait, Et l'aube encor de ses tresses tant blondes Faisant grêler mille perlettes rondes, De ses trésors les prés enrichissait ; Quand d'occident, comme une étoile vive , Je vis sortir dessus ta verte rive, O fleuve mien ! une Nymphe en rient. Alors voyant cette nouvelle Aurore, Le jour honteux d'un double teint colore Et l'Angevin et l'Indique orient. Plaint-Chant de Jean Cocteau Je n'aime pas dormir quand ta figure habite, La nuit, contre mon cou ; Car je pense à la mort laquelle vient trop vite, Nous endormir beaucoup. Je mourrai, tu vivras et c'est ce qui m'éveille! Est-il une autre peur? Un jour ne plus entendre auprès de mon oreille Ton haleine et ton coeur. Quoi, ce timide oiseau replié par le songe Déserterait son nid ! Son nid d'où notre corps à deux têtes s'allonge Par quatre pieds fini. Puisse durer toujours une si grande joie Qui cesse le matin, Et dont l'ange chargé de construire ma voie Allège mon destin. Léger, je suis léger sous cette tête lourde Qui semble de mon bloc, Et reste en mon abri, muette, aveugle, sourde, Malgré le chant du coq. Cette tête coupée, allée en d'autres mondes, Où règne une autre loi, Plongeant dans le sommeil des racines profondes, Loin de moi, près de moi. Ah ! je voudrais, gardant ton profil sur ma gorge, Par ta bouche qui dort Entendre de tes seins la délicate forge Souffler jusqu'à ma mort. Guitare de Tristan Corbière Je sais rouler une amourette En cigarette, Je sais rouler l'or et les plats ! Et les filles dans de beaux draps ! Ne crains pas de longueurs fidèles : Pour mules mes pieds ont des ailes ; Voleur de nuit, hibou d'amour, M'envole au jour. Connais-tu Psyché ? - Non ? - Mercure ?... Cendrillon et son aventure ? - Non ? -... Eh bien ! tout cela, c'est moi : Nul ne me voit. Et je te laisserais bien fraîche Comme un petit Jésus en crèche, Avant le rayon indiscret... - Je suis si laid ! - Je sais flamber en cigarette, Une amourette, Chiffonner et flamber les draps, Mettre les filles dans les plats ! Si l'amour est un son de jan David Si l’amour est un son, ma parole le chante, Ma poitrine le hurle si l’amour est un cri, Si l’amour est silence, mon souffle le retient. Si l’amour est un geste, tout mon être le danse, Mes mains l’ont buriné si l’amour est statue, Si l’amour est un mot, ma plume le formule. Si l’amour est rocher, j’y repose ma tête, Et j’y plane léger si l’amour est un ciel, Si l’amour est un lac, j’y flotte entre deux eaux. Mais si l’amour c’est toi, tout le passé s’éclaire, Et le présent n’a plus de mystère pour moi, Et je crois en demain puisque l’amour c’est toi. J'ai tant rêvé de toi de Robert Desnos J'ai tant rêvé de toi que tu perds ta réalité. Est-il encore temps d'atteindre ce corps vivant Et de baiser sur cette bouche la naissance De la voix qui m'est chère? J'ai tant rêvé de toi que mes bras habitués En étreignant ton ombre A se croiser sur ma poitrine ne se plieraient pas Au contour de ton corps, peut-être. Et que, devant l'apparence réelle de ce qui me hante Et me gouverne depuis des jours et des années, Je deviendrais une ombre sans doute. O balances sentimentales. J'ai tant rêvé de toi qu'il n'est plus temps Sans doute que je m'éveille. Je dors debout, le corps exposé A toutes les apparences de la vie Et de l'amour et toi, la seule qui compte aujourd'hui pour moi, Je pourrais moins toucher ton front Et tes lèvres que les premières lèvres et le premier front venu. J'ai tant rêvé de toi, tant marché, parlé, Couché avec ton fantôme Qu'il ne me reste plus peut-être, Et pourtant, qu'a être fantôme Parmi les fantômes et plus ombre Cent fois que l'ombre qui se promène Et se promènera allègrement Sur le cadran solaire de ta vie. Je t’ai imaginée de Paul Eluard Le grand merci que je dois à la vie Non à la mienne mais à toute vie Car tu es femme entière à la folie Et rien n’a pu te réduire à toi-même Dors mon enfance ma confiance d’or Sur la litière où nous n’avons qu’un cœur Fuyez misères à visage d’homme Veiller sur toi c’est rêver d’être toi C’est être sérieux Sans avoir rien appris Si de raison ma tête s’éclairait Je ne serais qu’un homme qui a tort Baiser m’enivre un peu plus qu’il ne faut Je suis futur et rien n’a de limites Toi l’endormie moi l’homme sans sommeil Nous partageons une marge indistincte De fruits de fleurs de fruits couvrant les fleurs Et de soleil s’enchevêtrant aux nuits Comme si la nuit Etait la terre des couleurs Comme si la verdure et l’automne Naissaient du gel fixé aux branches Comme si ces vivants que l’on nomme Sel de la terre ou lumière de nuit Ne pouvaient pas se contrefaire Ne pas avoir un ventre déférent Des seins décents aimables complaisants Où en es-tu je vis j’ai vécu je vivrai Je crée je t’ai créée je te transformerai Pourtant je suis toujours par toi l’enfant sans ombre Je t’ai imaginée. La terre est bleue de Paul Eluard
La terre est bleue comme une orange Jamais une erreur les mots ne mentent pas Ils ne vous donnent plus à chanter Au tour des baisers de s'entendre Les fous et les amours Elle sa bouche d'alliance Tous les secrets tous les sourires Et quels vêtements d'indulgence A la croire toute nue. Les guêpes fleurissent vert L'aube se passe autour du cou Un collier de fenêtres Des ailes couvrent les feuilles Tu as toutes les joies solaires Tout le soleil sur la terre Sur les chemins de ta beauté. Oeil de sourd Faites mon portait. Il se modifiera pour remplir tous les vides. Faites mon portrait sans bruit, seul le silence, A moins que - s'il - sauf - excepté - Je ne vous entends pas. Il s'agit, il ne s'agit plus. Je voudrais ressembler - Fâcheuse coïncidence, entre autres grandes affaires. Sans fatigue, têtes nouées Aux mains de mon activité. Et un sourire de Paul Eluard La nuit n'est jamais complète Il y a toujours puisque je le dis Puisque je l'affirme Au bout du chagrin une fenêtre ouverte Une fenêtre éclairée Il ya toujours un rêve qui veille Désir à combler faim à satisfaire Un coeur généreux Une main tendue une main ouverte Des yeux attentifs Une vie à se partager Etre unis de Paul Eluard Etre unis, c'est le bout du monde Le coeur de l'homme s'agrandit Le bout du monde se rapproche Le coeur des peuples bat plus fort Le coeur des peuples bat la terre Et la moisson sera parfaite Notre travail est un défi Jeté aux maîtres, aux frontières Nous voulons travailler pour nous Nous prendrons jour malgré la nuit Nous oublierons nos ennemis La victoire est éblouissante Nous avons pénétré le feu Il faut qu'il nous soit la santé Nous nous levons comme les blés Et nous ensemençons l'amour On ne peut me connaître De Paul Eluard On ne peut me connaître Mieux que tu me connais Tes yeux dans lesquels nous dormons Tous les deux On fait à mes lumières d'homme Un sort meilleur qu'aux nuits du monde. Tes yeux dans lesquels je voyage Ont donné aux gestes des routes Un sens détaché de la terre Dans tes yeux ceux qui nous révèlent Notre solitude infinie Ne sont plus ce qu'ils croyaient être On ne peut te connaître Mieux que je te connais. L'amoureuse de Paul Eluard Elle est debout sur mes paupières Et ses cheveux sont dans les miens, Elle a la forme de mes mains, Elle a la couleur de mes yeux, Elle s'engloutit dans mon ombre Comme une pierre sur le ciel. Elle a toujours les yeux ouverts Et ne me laisse pas dormir. Ses rêves en pleine lumière Font s'évaporer les soleils, Me font rire, pleurer et rire, Parler sans avoir rien à dire. La courbe de tes yeux fait le tour de mon cœur de Paul Eluard La courbe de tes yeux fait le tour de mon cœur, Un rond de danse et de douceur, Auréole du temps, berceau nocturne et sûr, Et si je ne sais plus tout ce que j’ai vécu, C’est que tes yeux ne m'ont pas toujours vu. Feuilles de jour et mousse de rosée, Roseau du vent, sourires parfumés, Ailes couvrant le monde de lumière, Bateaux chargés du ciel et de la mer, Chasseurs des bruits et sources des couleurs, Parfums éclos d'une couvée d'aurores Qui gît toujours sur la paille des astres, Comme le jour dépend de l’innocence Le monde entier dépend de tes yeux purs Et tout mon sang coule dans leurs regards. Nous avons fait la nuit... de Paul Eluard Nous avons fait la nuit, je tiens ta main, je veille Je te soutiens de toutes mes forces Je grave sur un roc l'étoile de tes forces Sillons profonds où la bonté de ton corps germera Je me répète ta voix cachée, ta voix publique Je ris encore de l'orgueilleuse Que tu traites comme une mendiante Des fous que tu respectes, des simples où tu te baignes Et dans ma tête qui se met doucement d'accord avec la tienne, avec la nuit Je m'émerveille de l'inconnue que tu deviens Une inconnue semblable à toi, Semblable à tout ce que j'aime Qui est toujours nouveau.
Je t'aime de Paul Eluard
Je t'aime pour toutes les femmes que je n'ai pas connues Je t'aime pour tous les temps où je n'ai pas vécu Pour l'odeur du grand large et l'odeur du pain chaud Pour la neige qui fond pour les premières fleurs Pour les animaux purs que l'homme n'effraie pas Je t'aime pour aimer Je t'aime pour toutes les femmes que je n'aime pas Qui me reflète sinon toi-même je me vois si peu Sans toi je ne vois rien qu'une étendue déserte Entre autrefois et aujourd'hui Il y a eu toutes ces morts que j'ai franchies sur de la paille Je n'ai pas pu percer le mur de mon miroir Il m'a fallu apprendre mot par mot la vie Comme on oublie Je t'aime pour ta sagesse qui n'est pas la mienne Pour la santé Je t'aime contre tout ce qui n'est qu'illusion Pour ce coeur immortel que je ne détiens pas Tu crois être le doute et tu n'es que raison Tu es le grand soleil qui me monte à la tête Quand je suis sûr de moi. Je te l’ai dit de Paul Eluard Je te l’ai dit pour les nuages Je te l’ai dit pour l’arbre de la mer Pour chaque vague pour les oiseaux dans les feuilles Pour les cailloux du bruit Pour les mains familières Pour l’œil qui devient visage ou paysage Et le soleil lui rend le ciel de sa couleur Pour toute la nuit bue Pour la grille des routes Pour la fenêtre ouverte pour un front découvert Je te l’ai dit pour tes pensées pour tes paroles Toute caresse toute confiance se survivent. Nous deux de Paul Eluard Nous deux nous tenant par la main Nous nous croyons partout chez nous Sous l'arbre doux sous le ciel noir Sous tous les toits au coin du feu Dans la rue vide en plein soleil Dans les yeux vagues de la foule Auprès des sages et des fous Parmi les enfants et les grands L'amour n'a rien de mystérieux Nous sommes l'évidence même Les amoureux se croient chez nous. L’amour nous fait trembler comme un jeune feuillage de Charles Guérin L'amour nous fait trembler comme un jeune feuillage, Car chacun de nous deux a peur du même instant. " Mon bien-aimé, dis-tu très bas, je t'aime tant... Laisse... Ferme les yeux... Ne parle pas... Sois sage... Je te devine proche au feu de ton visage. Ma tempe en fièvre bat contre ton cœur battant. Et, le cou dans tes bras, je frissonne en sentant Ta gorge nue et sa fraîcheur de coquillage. Ecoute au gré du vent la glycine frémir. C'est le soir ; il est doux d'être seuls sur la terre, L'un à l'autre, muets et faibles de désir. D'un baiser délicat tu m'ouvres la paupière ; Je te vois, et, confuse, avec un long soupir, Tu souris dans l'attente heureuse du mystère. D’un amour, l’autre de Patrice Guirao Dans l’'échancrure de ses nuages Quand la montagne porte seins nus Les aubes tièdes jusqu'au mirage Mes mains deviennent l'ombre des nues. Entre silence et métissage Entre sommeil et petit jour Je te délace comme un corsage Pour faire une place à mon amour Tout piqueté de diamants doux Quand la rivière défait son lit Et qu'elle écarte ses genoux Mes mains deviennent le chant des pluies Entre confesse et pieu mensonge Entre caresse et demi-tour J’'ouvre tes voies que je prolonge Pour faire une place à mon amour Et sur la mer vaguement femme Quand ses courbures se silhouettent Et qu'elles se gonflent et qu'elles réclament Mes mains deviennent ce qu'elles souhaitent
Entre un baiser et un détour Entre ma peur et ton sanglot Je te silence à demi mots Pour faire une place à mon amour Si… de R.Kipling Si tu peux voir détruit l'ouvrage de ta vie Et sans dire un seul mot te remettre à rebâtir, Ou perdre d'un seul coup le gain de cent parties Sans un geste et sans un soupir ; Si tu peux être amant sans être fou d'amour, Si tu peux être fort sans cesser d'être tendre Et, te sentant haï, sans haïr à ton tour, Pourtant lutter et te défendre ; Si tu peux supporter d'entendre tes paroles Travesties par des gueux pour exciter des sots, Et d'entendre mentir sur toi leurs bouches folles Sans mentir toi-même d'un seul mot ; Si tu peux rester digne en étant populaire, Si tu peux rester peuple en conseillant les rois Et si tu peux aimer tous tes amis en frère Sans qu'aucun d'eux soit tout pour toi ; Si tu sais méditer, observer et connaître Sans jamais devenir sceptique ou destructeur ; Rêver, mais sans laisser ton rêve être ton maître, Penser sans n'être qu'un penseur; Si tu peux être dur sans jamais être en rage, Si tu peux être brave et jamais imprudent, Si tu sais être bon, si tu sais être sage Sans être moral ni pédant ; Si tu peux rencontrer Triomphe après Défaite Et recevoir ces deux menteurs d'un même front, Si tu peux conserver ton courage et ta tête Quand tous les autres les perdront, Alors les Rois, les Dieux, la Chance et la Victoire Seront à tout jamais tes esclaves soumis Et, ce qui vaut mieux que les Rois et la Gloire, Tu seras un homme, mon fils. Le papillon de Alphonse de Lamartine Naître avec le printemps, mourir avec les roses, Sur l'’aile du zéphyr nager dans un ciel pur, Balancé sur le sein des fleurs à peine écloses, S’enivrer de parfums, de lumière et d'azur, Secouant, jeune encor, la poudre de ses ailes, S’envoler comme un souffle aux voûtes éternelles, Voilà du papillon le destin enchanté! Il ressemble au désir, qui jamais ne se pose, Et sans se satisfaire, effleurant toute chose, Retourne enfin au ciel chercher la volupté! La lune s’attristait de Stéphane Mallarmé La lune s'attristait. Des séraphins en pleurs Rêvant, l'archet aux doigts, dans le calme des fleurs Vaporeuses, tiraient de mourantes violes De blancs sanglots glissant sur l'azur des corolles. C'était le jour béni de ton premier baiser. Ma songerie aimant à me martyriser S'enivrait savamment du parfum de tristesse Que même sans regret et sans déboire laisse La cueillaison d'un Rêve au coeur qui l'a cueilli. J'errais donc, l'oeil rivé sur le pavé vieilli Quand avec du soleil aux cheveux, dans la rue Et dans le soir, tu m'es en riant apparue Et j'ai cru voir la fée au chapeau de clarté Qui jadis sur mes beaux sommeils d'enfant gaté Passait, laissant toujours de ses mains mal fermées Neiger de blancs bouquets d'étoiles parfumées. Tu ne ressembles à personne de Pablo Neruda Tu ne ressembles à personne depuis que je t'aime. Laisse-moi t'étendre parmi les guirlandes jaunes. Qui inscrit ton nom avec des lettres de fumée parmi les étoiles du Sud ? Ah laisse-moi me souvenir comment tu étais alors, quand tu n'existais pas encore. Maintenant, maintenant aussi, petite, tu m'apportes du chèvrefeuille, et jusqu'à tes seins en sont parfumés. Pendant que le vent triste galope en tuant des papillons moi je t'aime, et ma joie mord ta bouche de prune. Ce qu'il t'en aura coûté de t'habituer à moi, à mon âme esseulée et sauvage, à mon nom que tous chassent. Tant de fois nous avons vu s'embraser l'étoile du Berger en nous baisant les yeux et sur nos têtes se détordre les crépuscules en éventails tournants. Mes paroles ont plu sur toi en te caressant. Depuis longtemps j'ai aimé ton corps de nacre ensoleillée. Je te crois même reine de l'univers. Je t'apporterai des fleurs joyeuses des montagnes, des copihues, des noisettes foncées, et des paniers sylvestres de baisers. Je veux faire avec toi ce que le printemps fait avec les cerisiers.
Mariage d’André Noiret J'ai vécu tous ces jours, j'ai vécu toutes ces nuits Pour arriver enfin en ce temps d'aujourd'hui Où je donne sans crainte à l'avenir certain Tout mon amour, tous mes émois, tous mes matins A t'aimer sans détour, à t'aimer tendrement A ne faire de toi qu'un bouquet d'agrément Un livre de passion aux mots d'amour si doux Que tous les dieux du ciel en deviendraient jaloux Où j'écrirais chaque jour une nouvelle page En bénissant à jamais notre Mariage. Moment délicieux de deux cœurs qui s'unissent Amour partagé pour le meilleur et le pire Radieux espoirs d'un foyer qui se tisse Interminables échanges de mots doux, de soupirs Anneaux scellant un bonheur infini Goutte pure de rosée qui fait fleurir vos âges Et mûrir votre amour en un superbe fruit ...Deux âmes qui frissonnent c'est cela le mariage. S'aimer l'un l'autre la main dans la main Et triompher traversant les orages Se retrouver tout au bout du chemin La route est longue pour ce très beau voyage Chantez dansez ensemble soyez joyeux Que vos cœurs vibrent sur la même harmonie Remplissez la coupe de l'autre et tout heureux Savourez ainsi cet amour qui vous unit. L'âme du vent nous raconte sa romance Demain le printemps où tout se renouvelle Où le soleil chauffe l'herbe qui danse Annoncera fièrement la nouvelle Tintez grelots tintez cloches tous en chœur Entre vos bras ouverts le bonheur a sonné Les anges du ciel chanteront l'amour vainqueur En annonçant la naissance d'un nouveau né Les enfants qui s'aiment de Jacques Prévert Les enfants qui s'aiment s'embrassent debout Contre les portes de la nuit Et les passants qui passent les désignent du doigt Mais les enfants qui s'aiment Ne sont là pour personne Et c'est seulement leur ombre Qui tremble dans la nuit Excitant la rage des passants Leur rage, leur mépris, leurs rires et leur envie Les enfants qui s'aiment ne sont là pour personne Ils sont ailleurs bien plus loin que la nuit Bien plus haut que le jour Dans l'éblouissante clarté de leur premier amour Ma bohème d’ Arthur Rimbaud Je m'en allais, les poings dans mes poches crevées; Mon paletot aussi devenait idéal; J’allais sous le ciel, Muse! et j’'étais ton féal; Oh! là! là! que d'amours splendides j'ai rêvées! Mon unique culotte avait un large trou. Petit Poucet rêveur, j’égrenais dans ma course Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse. Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou. Et je les écoutais, assis au bord des routes, Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes De rosée à mon front, comme un vin de vigueur; Où, rimant au milieu des ombres fantastiques, Comme des lyres, je tirais les élastiques Des mes souliers blessés, un pied près de mon cœur! Sensation d’Arthur Rimbaud
Par les soirs bleus d'été, j’irai dans les sentiers, Picoté par les blés, fouler l'herbe menue: Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds. Je laisserai le vent baigner ma tête nue. Je ne parlerai pas, je ne penserai rien: Mais l'amour infini me montera dans l'âme, Et j'irai loin, bien loin, comme un bohémien, Par la Nature, - heureux comme avec une femme. Tête de faune d’Arthur Rimbaud Dans la feuillée, écrin vert taché d'or, Dans la feuillée incertaine et fleurie De fleurs splendides où le baiser dort, Vif et crevant l’'exquise broderie, Un faune effaré montre ses deux yeux Et mord les fleurs rouges de ses dents blanches Brunie et sanglante ainsi qu'un vin vieux Sa lèvre éclate en rires sous les branches. Et quand il a fui- tel qu'un écureuil- Son rire tremble encore à chaque feuille Et l'on voit épeuré par un bouvreuil Le Baiser d'or du bois, qui se recueille. A Cassandre de Ronsard Mignonne, allons voir si la rose Qui ce matin avait déclose Sa robe de pourpre au soleil, A point perdu cette vesprée Les plis de sa robe pourprée, Et son teint au votre pareil. Las ! voyez comme en peu d'espace, Mignonne, elle a dessus la place, Las, las ses beautés laissé choir ! O vraiment marâtre Nature, Puisqu'une telle fleur ne dure Que du matin jusques au soir ! Donc, si vous me croyez, mignonne, Tandis que vôtre âge fleuronne En sa plus verte nouveauté, Cueillez, cueillez votre jeunesse : Comme à cette fleur, la vieillesse Fera ternir votre beauté. Ton souvenir est comme un livre d’Albert Samain Ton Souvenir est comme un livre bien aimé, Qu'on lit sans cesse, et qui jamais n'est refermé, Un livre où l’'on vit mieux sa vie, et qui vous hante D'un rêve nostalgique, où l’'âme se tourmente. Je voudrais, convoitant l’'impossible en mes vœux, Enfermer dans un vers l’odeur de tes cheveux ; Ciseler avec l’art patient des orfèvres Une phrase infléchie au contour de tes lèvres ; Emprisonner ce trouble et ces ondes d’émoi Qu'en tombant de ton âme, un mot propage en moi ; Dire quelle mer chante en vagues d'élégie Au golfe de tes seins où je me réfugie ; Dire, oh surtout ! tes yeux doux et tièdes parfois Comme une après-midi d'automne dans les bois ; De l'heure la plus chère enchâsser la relique, Et, sur le piano, tel soir mélancolique, Ressusciter l’écho presque religieux D'un ancien baiser attardé sur tes yeux. Marine de Marina Tsvetaeva Tel est fait de pierre, tel est fait d’argile, Mais moi je m’argente et scintille Je m’occupe de trahir, je m’appelle Marine Je suis la fragile écume marine Tel est fait de pierre, tel est fait de chair. Pour eux cercueils et pierres tumulaire s ; Dans les fonds marins baptisée, Je suis dans mon envol, constamment Brisée ! Au travers des cœurs, au travers des rêts, Mon bon plaisir perce mon chemin, Moi – Vois-tu boucles déchaînées ? Je ne suis point faite de dépôts salins Me brisant sur vos genoux de granit, A chaque vague je ressuscite, Que vive l’écume, joyeuse écume, La haute écume Marine. Mon rêve familier de Paul Verlaine Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant D'une femme inconnue, et que j’aime, et qui m'aime, Et qui n'est, chaque fois, ni tout à fait la même Ni tout à fait une autre, et m'aime et me comprend. Car elle me comprend, et mon coeur, transparent Pour elle seule, hélas! cesse d'être un problème Pour elle seule, et les moiteurs de mon front blême, Elle seule les sait rafraîchir, en pleurant. Est-elle brune, blonde ou rousse? - Je l’'ignore. Son nom? Je me souviens qu'il est doux et sonore Comme ceux des aimés que la Vie exila. Son regard est pareil au regard des statues, Et, pour sa voix, lointaine, et calme, et grave, elle a L'inflexion des voix chères qui se sont tues. Green de Paul Verlaine Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches Et puis voici mon coeur qui ne bat que pour vous. Ne le déchirez pas avec vos deux mains blanches Et qu'à vos yeux si beaux l'’humble présent soit doux. J'’arrive tout couvert encore de rosée Que le vent du matin vient glacer à mon front. Souffrez que ma fatigue à vos pieds reposée Rêve des chers instants qui la délasseront. Sur votre jeune sein laissez rouler ma tête Toute sonore encor de vos derniers baisers; Laissez-la s'apaiser de la bonne tempête, Et que je dorme un peu puisque vous reposez.
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